Le
XVe siècle. L'aube des grandes découvertes géographiques.
Les pays d'Europe avaient fait un immense bond en avant. La production
marchande allait croissant, la pénurie de matières
premières, de métaux précieux grandissait.
Les négociants rêvaient d'établir des contacts
directs avec les marchés d'épices, sans passer par
la Méditerranée et les pays "l'Orient. Des
îles fantastiques, bourrées d'or et d'argent, vers
lesquelles il semblait très facile de frayer une route,
apparaissaient sur les cartes. La navigation connaissant un rapide
essor, on fit des projets en vue d'atteindre les Indes par mer,
en contournant l'Afrique par le sud et en traversant l'océan
Indien.
Le temps passait à une cadence vertigineuse. Quelques dizaines
d'années seulement s'étant écoulées,
les Européens virent surgir devant eux le rivage mystérieux
de l'Afrique tropicale, les îles de la mer des Antilles
et du Pacifique, pareilles aux jardins de l'Eden, les pays fabuleusement
riches "le l'Amérique centrale et de l'Amérique
du Sud, l'Hindoustan et l'Indonésie, ces merveilleuses
contrées. Les limites de l'univers venaient de s'écarter.
La diversité bruyante des langues, des peuples, des Etats
avait fait irruption dans le mon-<le clos de l'Europe médiévale.
Karl Marx a remarqué que "les différentes méthodes
" l'accumulation primitive que Père capitaliste fait
éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique,
entre le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre..."
[7, p. 718]. En raison de tout un ensemble de causes de caractère
intérieur et extérieur (achèvement de la
reconquête, situation géographique avantageuse, etc.),
l'Espagne et le Portugal étaient à cette époque
les Etats d'Europe les plus puissants. Tous les deux, et plus
particulièrement le Portugal, ils devenaient rapidement
de grandes puissances maritimes.
Les premiers à prendre la route de l'océan furent
les Portugais.
Des rumeurs persistantes sur l'or recelé par l'Afrique
faisaient rêver les Européens. "La découverte
de l'Amérique, écrivait Engels, était due
à la soif d'or qui avait déjà poussé
auparavant les Portugais vers l'Afrique... parce que l'industrie
européenne, si puissamment développée aux
XIVe et XVe siècles, et le commerce correspondant, exigeaient
de nouveaux moyens d'échange que l'Allemagne-le grand pays
producteur d'argent [métal] de 1450 à 1550-ne pouvait
livrer" [10, p. 444]. "Les Portugais partaient chercher
l'or sur les côtes africaines, aux Indes, dans tout l'Extrême-Orient;
l'or était le mot magique qui lançait les Espagnols
par-delà l'Atlantique en Amérique; de /'or, voilà
ce que réclamait tout d'abord un Blanc dès qu'il
mettait le pied sur un rivage nouvellement découvert"
[11, S. 394].
En 1441-1442, une expédition dirigée par Antan Gonçalvez
et Nuno Tristam ayant débarqué non loin du cap Blanco
captura dix Africains et les emmena au Portugal. Deux de ces Africains
déclarèrent qu'on paierait pour eux une grosse rançon
dans leur pays. On les ramena alors en Afrique, et Gonçalvez
reçut en échange "dix esclaves noirs, hommes
et femmes, natifs de contrées différentes, et diverses
marchandises parmi lesquelles un peu de poudre d'or" [63,
p. 55-56]. Les autres esclaves furent vendus à Lisbonne
pour un prix très élevé. Il devint évident
que la capture d'esclaves en Afrique et leur vente en Europe pouvaient
devenir une affaire des plus lucratives. Après cette première
vente réussie d'Africains, les navigateurs portugais se
mirent à ramener des esclaves à chacune de leurs
expéditions en Afrique.
Quelques années plus tard, encourageant l'expansion du
Portugal et espérant obtenir de gros bénéfices,
le pape Nicolas V publiait une bulle spéciale qui accordait
au roi du Portugal le droit non seulement de conquérir
des terres mais de réduire aussi en esclavage les païens,
tant dans les régions d'Afrique découvertes à
cette période que dans celles qui seraient découvertes
plus tard.
En ce temps-là capturer des esclaves n'était pas
le but principal des premières expéditions portugaises.
La traite des Noirs, thème de notre ouvrage, a commencé
plus tard avec la découverte du continent américain.
Néanmoins, dans certains pays d'Europe, la population était
peu nombreuse et, dans la péninsule Ibérique, notamment,
on avait assez largement recours au travail des esclaves. Une
fois la Reconquête terminée, l'afflux d'esclaves
tarit. La vente des Noirs fut sans doute le premier "rendement"
avantageux des expéditions africaines qui coûtaient
si cher.
On écrit assez souvent que les gouverneurs portugais et
Henri le Navigateur, entre autres, qui organisa l'expansion portugaise
en Afrique, auraient sanctionné l'importation d'Africains
en vue de leur faire adopter la religion chrétienne. En
effet, tous les esclaves étaient baptisés mais,
une fois baptisés, on les vendait. La vente se déroulait
en présence des hauts dignitaires de la cour. Les arrogants
féodaux achetaient très volontiers des esclaves
noirs pour leur faire faire les travaux ménagers, remplacer
les bras qui manquaient dans l'agriculture.
Deux ans après, Nuno Tristam partit pour un nouveau voyage
en Afrique, le vaisseau de Gonçalo de Cintra prit la nier
à sa suite. Ce furent les premiers Européens à
atteindre la baie et l'île d'Arguin. Sur l'île, les
Portugais se heurtèrent pour la première fois à
la résistance des indigènes. Malgré leur
écrasante supériorité militaire,-les Africains
ne connaissaient pas les armes à feu-, les Portugais subirent
de "rosses pertes.
Très rapidement les Portugais constatèrent qu'Arguin
était un important point de transbordement dans le système
de commerce du sel, existant depuis des siècles et ayant
une très grande importance pour les pays du Soudan occidental
et du Sahara. On commença à bâtir un fort
sur l'île d'Arguin, le premier fort européen en Afrique.
Les Portugais n'avaient pas l'intention d'abandonner les terres
qu'ils venaient de découvrir, ils bâtissaient pour
des siècles et, en effet, il s'est écoulé
540 ans depuis qu'en 1448 surgirent, sous le ciel d'Afrique, les
murailles et les tours du fort d'Arguin. Durant cette période,
on a vu s'y déployer d'abord le drapeau portugais, ensuite
le drapeau hollandais, puis les couleurs brandebourgeoises et
françaises. Les derniers colonisateurs en sont partis en
1969, mais le fort subsiste, lugubre monument du passé
colonial qui rappelle que la liberté conquise doit être
bien gardée.
Les activités et les préoccupations des marins des
premières expéditions portugaises ont été
consignées dans la Chronique de la découverte et
de la conquête de la Guinée de Gomes Azurara, source
historique précieuse relatant les premières navigations
des Portugais vers l'Afrique. Elle fait état des raids
lancés par les Portugais contre les Africains, donne le
détail du nombre des esclaves emmenés, où
et à quelle date, etc. Par exemple, le chapitre XVII de
la Chronique d'Azurara s'intitule: "De la façon dont
Nuno Tristam est allé à l'île Gete (Arguin)
et des Maures qu'il y a capturés", le chapitre X:
"Comment ces caravelles sont arrivées jusqu'au Nil
(le fleuve Sénégal était alors appelé
le Nil de la côte occidentale.-S.A ) et quels Guinéens
on y a pris".
Tout en capturant des Africains par la manière forte, les
portugais se mirent à acheter et à échanger
des esclaves chez les indigènes. Toutes sortes d'articles
qui n'avaient presque aucune valeur pour les Européens
servaient aux échanges: bracelets de cuivre, vaisselle
de cuivre et d'étain, colliers, étoffes bon marché,
etc.
Selon les calculs d'Azurara, de 1442 à 1448, les Portugais
ramenèrent en Europe 927 esclaves. Quelques années
après, on ramenait déjà annuellement au Portugal
de 700 à 800 esclaves [131, t. 1, p. 3]. Pacheco Pereira
a écrit (ses renseignements se rapportent à l'an
1500 environ) que rien qu'aux abords du fleuve Sénégal
on pouvait échanger chaque année, contre des chevaux
et certaines marchandises, jusqu'à 400 esclaves.
A la fin du XVe siècle, les Portugais achetaient des esclaves
sur la côte occidentale de l'Afrique, au Bénin, sur
la Cô-te-de-1'Or, dans certaines régions du Libéria
actuel et du fleuve Sherbro, ainsi que du littoral de la Sierra
Leone et sur la côte du Sénégal. Comme auparavant,
une grande quantité d'esclaves étaient capturés
au cours de combats. Tous les ans, le nombre d'Africains vendus
en Europe par les marchands d'esclaves portugais augmentait. Pacheco
Pereira précise qu'en son temps (fin du XVe siècle),
3 500 esclaves et parfois plus étaient exportés
des seules régions côtières situées
entre le Sénégal et la Sierra Leone [237, p. 78,
101].
Des marchés d'esclaves ont fait leur apparition à
Lisbonne et Lagos, au Portugal, puis à Cadix, à
Séville et dans d'autres villes d'Espagne, où l'on
vendait des Noirs d'Afrique.
Cependant, la principale marchandise alors ramenée d'Afrique
par les Portugais était l'or. Dans la période allant
de 1493 à 1580, l'or exporté de Guinée représentait
un total d'environ 2 400 kilos par an, soit 35% de l'extraction
mondiale à cette époque.
On en exportait surtout des quantités importantes par le
fort de St. George del Mina, construit de 1481 à 1482 sur
la côte de l'actuel Ghana, où affluaient, attirés
par les marchandises européennes, les marchands d'or africains.
Les Portu-fais embarquaient ici chaque année 300, 400,
600 et même 800 kilos d'or. Ils savaient s'adapter habilement
aux conditions locales: bientôt, ils se mirent à
vendre sur la Côte-de-l'Or non seulement des marchandises
européennes mais encore des esclaves achetés en
d'autres points du littoral. La majeure partie de ces esclaves
était acquise par des marchands africains qui, ayant échangé
leur or contre des marchandises européennes, avaient besoin
de porteurs. Ces marchands emportaient aussi du sel de la côte,
et il leur fallait pur conséquent des esclaves pour le
transporter.

Seconde
moitié du XVe siecle. - milieu du XVIIe s.
Les esclaves étaient vendus contre de l'or.
Les Portugais amenaient donc sur la Côte-de-l'Or des esclaves
achetés près d'Arguin, au Bénin et sur les
rives du fleuve Escravos en échange de bracelets de cuivre
et d'étoffes [148, p. 127].
Progressivement, on s'était mis au Portugal à accorder
une importance toujours plus grande aux possessions d'Afrique.
L'Afrique occidentale devenait un fournisseur d'or, d'épices,
d'esclaves. A partir de 1481, le commerce avec ce continent devint
monopole royal au Portugal.
C'est justement à cette période que s'intensifia
la concurrence entre le Portugal et certains autres pays européens.
L'Espagne, grande puissance maritime qui avait constaté
que le Portugal briguait la domination sans partage de la presque
totalité du monde situé en dehors de l'Europe, sur
les bords de l'Atlantique, était devenue sa rivale la plus
dangereuse.
N'ayant pas obtenu du Portugal l'autorisation de naviguer comme
lui aux abords de l'Afrique, l'Espagne opta pour une autre voie.
Les rois espagnols acceptèrent l'offre de Christophe Colomb
d'organiser une expédition aux Indes, dans la direction
de l'ouest. En août 1492, trois vaisseaux commandés
par Colomb prenaient la mer. Le 12 octobre, Colomb mettait le
pied sur l'île de San Salvador qu'il venait de découvrir,
c'est là pour l'Europe la date officielle de la découverte
de l'Amérique.
C'étaient les Espagnols, maintenant, qui s'opposaient catégoriquement
à ce que les Portugais traversent l'Atlantique. Les conflits
diplomatiques s'étendaient. Cherchant à éviter
une guerre déclarée, mais sans s'être entendus,
le Portugal et l'Espagne eurent recours à la médiation
du pape. Par des bulles spéciales, le pape Alexandre IV
délimita les zones d'influence espagnole et portugaise.
Ce premier partage du monde de l'histoire fut définitivement
ratifié en 1494 par le traité de Tordecillas. Il
fixait la "ligne de démarcation" à 370
lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert. Toutes les
terres découvertes à cette période et toutes
celles qui seraient découvertes plus tard, à l'est
de cette ligne, devaient appartenir au Portugal, à l'ouest,
à l'Espagne.
Au début du XVIe siècle, les Espagnols fondèrent
un immense empire colonial dans les Indes occidentales et en Amérique.
Au cours de la conquête et de la pacification de ces territoires,
presque toute la population indigène a été
exterminée.
Très vite, le développement de l'économie
coloniale, la découverte de mines d'or et d'argent à
Cuba et à Hispaniola (Haïti) motivèrent un
besoin urgent de main-d'uvre bon marché. Les Espagnols
constatèrent que l'emploi des Indiens rescapés et
réduits en esclavage n'apportait pas les résultats
désirés. Les Indiens n'étaient pas accoutumés
à des travaux agricoles intenses, ils n'avaient pas connu
l'esclavage et, enfin, il en était resté trop peu,
tout simplement. C'est alors que les Espagnols, à la recherche
d'une main-d'uvre peu coûteuse, essayèrent
d'importer des esclaves africains. Ces derniers s'étaient
montres des travailleurs endurants en Europe.
Les premiers esclaves déçurent les colons espagnols.
En 1502-1503, le gouverneur Nicolas de Ovando demanda même
à la reine Isabelle d'interdire l'importation d'Africains
dans les colonies des Indes occidentales. Il fit savoir qu'ils
incitaient les Indiens à se rebeller.
Cependant, dès 1510, un groupe de 250 esclaves africains
était acheminé aux mines d'or d'Hispaniola, et c'est
de cette façon que débuta l'importation de Noirs
dans les colonies européennes du Nouveau Monde.
Le traité de Tordecillas partageait le monde de telle manière
que l'Amérique et les îles des Indes occidentales,
où l'on exploita plus tard le travail des esclaves africains,
se trouvèrent dans la zone espagnole, tandis que l'Afrique,
qui fournissait ces esclaves, fit partie de la zone portugaise.
Moins d'un siècle plus tard, le monopole des deux pays
fut enfreint. Des colonies et postes fortifiés appartenant
à d'autres puissances faisaient leur apparition aux Indes
occidentales, en Amérique et en Afrique. A cette période,
1' Espagne n'était déjà plus en mesure de
concourir avec des pays comme l'Angleterre et la Hollande et de
prétendre conquérir des colonies en Afrique occidentale.
C'est pourquoi, dès le début de la traite des Noirs,
et si l'on excepte les années où le Portugal fit
partie de l'empire espagnol (1578-1640), elle fut obligée
d'acheter des esclaves à des marchands étrangers.
Quelques siècles après que l'on eut commencé
à acheminer des Africains au Nouveau Monde, alors que la
lutte pour l'interdiction du trafic d'esclaves battait son plein,
les colonisateurs qui souhaitaient justifier la traite des Noirs,
prétextèrent la question indienne. Ils affirmèrent
que l'on s'était mis à amener des esclaves d'Afrique
afin de sauver de l'extinction les Indiens échappés
au massacre. Ils se souvinrent de l'évêque Las Casas,
surnommé l'apôtre des Indiens, qui au début
du XVIe siècle, évoquant les souffrances endurées
par les Indiens, avait proposé à des fins humanistes
et pour sauver ce qui en subsistait d'intensifier l'importation
d'Africains aux Indes occidentales. En mettant à la disposition
de chaque colon espagnol 12 esclaves noirs, il serait possible
de remplacer les Indiens. Les partisans de la traite des Noirs
cherchèrent à présenter les choses de telle
manière que, s'il n'y avait pas eu l'intervention active
de Las Casas, le trafic des esclaves n'aurait pas pris une pareille
extension.
Las Casas était incapable d'influencer le cours objectif
de l'histoire et il a d'ailleurs déploré, par la
suite, d'avoir suggéré au roi d'intensifier l'acheminement
d'esclaves venant d'Afrique, ayant compris que réduire
en esclavage des Noirs ('otait aussi injuste que de le faire avec
des Indiens, et que le développement de la traite des Noirs
n'avait pas donné la liberté aux Indiens ni amélioré
leur triste sort. Les colonisateurs ne cherchaient pas du tout
à sauver les Indiens, ils voulaient "sauver"
leurs colonies. Et les exhortations de Las Casas seraient restées
vaines si le travail accompli par les Indiens avait donné
satisfaction aux Espagnols.
Au début du XVIe siècle, à de rares exceptions
près, ce n'est pas d'Afrique directement que l'on emmenait
des Africains aux Indes occidentales. Les Noirs capturés
et achetés en Afrique étaient envoyés en
Europe, où on les baptisait et les vendait alors aux Espagnols
sur les marchés d'esclaves des villes portugaises et espagnoles.
Chaque année, plusieurs milliers d'Africains étaient
envoyés rien que de Lisbonne.
En 1517-1518, Charles Quint accorda à l'un de ses courtisans
le monopole du droit de vente, pendant huit ans, dans les possessions
espagnoles d'Amérique (Hispaniola, Cuba, Jamaique, Porto-Rico,
etc.) de 4 000 esclaves chaque année. Les esclaves étaient
achetés aux Portugais et revendus aux Espagnols. A partir
de ce moment-là, le gouvernement espagnol conclut régulièrement
des accords de ce genre. On appelait Asiento les accords qui consacraient
le monopole de la vente des esclaves noirs dans les colonies espagnoles
des Indes occidentales et d'Amérique.
Le nombre d'Africains vendus à l'Espagne était déterminé
par la pièce d'Inde. Si l'Asiento était conclu pour
le droit de livraison de 4 000 esclaves par an, cela ne signifie
nullement que ce nombre précis d'esclaves serait livré
dans les colonies. L'Africain désigné par l'appellation
espagnole de la pièce d'Inde devait répondre à
une série de critères. Il devait mesurer au moins
1 m 80, avoir de 30 à 35 ans, et ne pas posséder
de défauts physiques, etc. Lorsqu'un Noir semblait avoir
dépassé 35 ans, trois hommes de 35 à 50 ans,
par exemple, correspondaient à deux pièces d'Inde,
plusieurs enfants d'un âge déterminé étaient
assimilés à une unité, les enfants en bas
âge ne comptaient pas, etc. Dans les autres pays, la définition
de cette pièce était différente de celle
de l'étalon espagnol. A leur arrivée dans le Nouveau
Monde, les Africains se trouvaient dans un tel état d'amaigrissement
qu'il était parfois impossible de déterminer leur
âge. Cela créait des conditions propices aux abus
de la part des fonctionnaires espagnols pour fixer la quantité
d'esclaves correspondant à la pièce d'Inde. Parfois,
une seule unité correspondait à 11 Africains. C'est
pourquoi il est impossible d'établir, même approximativement,
combien d'esclaves furent exportés dans les colonies espagnoles
aux conditions fixées par l'Asiento. On sait seulement
que, dès le début de la traite des Noirs, la quantité
d'esclaves emmenés vers les colonies espagnoles par les
voies officielles était de beaucoup inférieure à
celle transportée en contrebande [131, t. 1, p. 106].
A partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le
monopole du Portugal en Afrique et celui de l'Espagne dans le
Nouveau Monde commencèrent à s'effriter.
A la période de l'épanouissement de l'absolutisme
en Angleterre, la politique étrangère pratiquée
par le pays était devenue très dynamique, l'essor
industriel favorisait une extension du commerce extérieur
anglais. L'Angleterre était prête à passer
de l'exportation des matières premières à
celle des articles manufacturés. Il lui fallait trouver
des débouchés et des matières premières,
et c'est là une des causes majeures du début de
l'expansion coloniale britannique.
Dès le milieu du XVIe siècle, des vaisseaux battant
pavillon anglais sillonnèrent les eaux littorales de l'Afrique
occidentale. Les expéditions commerciales se distinguaient
peu alors des expéditions militaires, et les Anglais eurent
maintes fois l'occasion d'engager le combat contre les Portugais
qui cherchaient à les empêcher de débarquer
sur la côte. Dans le même temps, les Portugais comme
les Anglais se servaient des Africains dans leurs propres intérêts,
leur fournissant des armes et les incitant à attaquer leurs
ennemis [148, t. 2|.
Tant que les Anglais n'eurent pas de colonies en Amérique,
leur commerce en Afrique occidentale se limita à l'or,
au poivre de Guinée et à l'ivoire. Seuls quelques
négociants plus entreprenants que les autres, ayant eu
vent des bénéfices apportés par la traite
des Noirs, faisaient commerce d'esclaves en contrebande.
Les Anglais considèrent que le trafic d'esclaves britannique
a débuté en 1562, lorsque le marin et pirate anglais
John Hawkins, ayant appris que "les nègres étaient
une marchandise courante à Hispaniola et qu'il y en avait
beaucoup sur la côte guinéenne", s'embarqua
pour l'Afrique. De 1562 à 1567, il fit trois voyages pour
aller chercher des esclaves sur la côte de Sierra Leone
et "partiellement par la force des armes, partiellement par
d'autres moyens" (en mettant le l'eu aux villages, en soutenant
militairement un chef africain et en réduisant les prisonniers
en esclavage, etc.), il acquit linéiques centaines d'esclaves
qu'il vendit à Hispaniola. Le premier voyage de John Hawkins
avait été en partie financé par des hommes
d'Etat anglais en vue, et la reine Elisabeth Ire soutint financièrement
la deuxième et la troisième expédition du
pirate.
Pour les "services rendus à l'Angleterre" (expéditions
à lu recherche d'esclaves, arraisonnements pirates de navires
portugais et espagnols, etc.), Hawkins fut anobli et reçut
le droit de s'appeler Sir John Hawkins.
Après ces expéditions, l'Angleterre ne se livra
pas officiellement à la traite des Noirs pendant encore
près d'un siècle, mais les contrebandiers continuèrent
à emmener des esclaves en recourant aux méthodes
utilisées par Hawkins.
Au début du XVIIe siècle, l'Angleterre intensifia
ses conquêtes coloniales dans le Nouveau Monde. Les premiers
colons arrivèrent en Virginie, une partie de l'île
St-Christophe fut occupée et, en 1625, les Anglais débarquèrent
dans l'Ile Barbados qui devint, plus tard, le centre des possessions
britanniques aux Indes occidentales.
Un premier fort anglais était construit sur la Côte-de-l'Or
en 1631 et, à l'époque, la construction d'un fort
sur le littoral ouest africain marquait le début d'un trafic
d'esclaves.
Les Anglais ne purent se fixer en Afrique, car ils avaient assez
à faire chez eux: le pays marchait vers la révolution.
Une situation économique et politique grave en métropole
stoppait provisoirement l'expansion coloniale.
Les Hollandais prirent la succession des Portugais en Afrique,
tant sur le plan du commerce des esclaves que des conquêtes
coloniales. A la fin du XVIe siècle, la révolution
bourgeoise ayant pris fin, les Pays-Bas devinrent très
vite une grande puissance commerciale et coloniale.
Malgré l'opposition des Portugais, les Hollandais élevèrent
deux forts sur la Côte-de-1'Or, non loin de St. George del
Mina, et ayant conclu un accord avec le chef local, ils bâtirent
un troisième fort dans la même région, celui
de Nassau, en 1611-1612. En 1617, ils "achetèrent"
aux Africains I'Ile de Gorée et y installèrent plusieurs
établissements, petites agglomérations de quelques
maisons seulement où habitèrent des marchands européens.
A peine installés en Afrique, les Hollandais se mirent
à faire du commerce d'esclaves. Les marchands et marins
hollandais n'ont pas attendu que des possessions néerlandaises
assez importantes se constituent dans le Nouveau Monde. Durant
toute la période de la traite des Noirs, les Hollandais
ont surtout été des intermédiaires qui revendaient
des Africains dans "leurs" îles des Indes occidentales-Curaçao,
Aruba, etc.,-aux colons d'autres pays.
Ce furent précisément des Hollandais qui, en 1619,
amenèrent 19 esclaves dans la ville qu'ils avaient fondée
sur le continent américain, la Nouvelle Amsterdam, futur
New York. C'étaient là les premiers esclaves africains
importés sur le territoire des actuels Etats-Unis. En Amérique
du Sud, les Hollandais se fixèrent au Brésil et
en Guyane (Surinam). Mettant sur pied dans ces pays une économie
de plantations, les colons réclamèrent des esclaves.
Entre 1621 et 1624, les Hollandais acheminèrent au Brésil,
par exemple, plus de 15 000 Africains [125, p. 267].
En 1637, les Hollandais s'emparèrent de St. George del
Mina, en 1641, le fort portugais de San Antonio à Axim
passa entre leurs mains. La domination des Portugais sur la Côte-de-1'Or
avait pris fin.
Dès lors, presque tout le commerce d'esclaves des Portugais,
si l'on ne tient pas compte de la factorerie de Ouidah, sur la
Côte des Esclaves, fondée plus tard, se concentra
dans la zone de l'Angola et du Congo.
Au début du XVIIe siècle, outre l'Espagne, le Portugal,
la Hollande et l'Angleterre, on voit encore se ranger la France
au nombre des puissances coloniales d'Europe.
Avec la fin des guerres de religion et la consolidation de l'absolutisme
en France, un empire colonial commence à se bâtir.
Une série de compagnies se constituent, qui doivent contribuer
à faire progresser la colonisation. Dans le Nouveau Monde,
les Français s'emparent de Cayenne, de la Martinique, de
la Guadeloupe, d'une partie de l'île St.-Christophe et se
mettent à y transférer des esclaves au début
des années 40. Le Nord-Ouest de l'Afrique était
la principale région où les Français capturaient
et achetaient des esclaves.
C'est ainsi qu'au milieu du XVIIe siècle, les principales
conquêtes coloniales, dans les zones d'exploitation future
du travail des Africains, étaient achevées. Les
pays européens, qui avaient amorcé la création
d'un système colonial, possédaient déjà
des territoires dans le Nouveau Monde, sur le continent américain
et aux Indes occidentales. Après la période d'organisation
indispensable, une économie de plantations devait se développer
dans les colonies, et ce n'était possible qu'avec le recours
massif à une main-d'uvre bon marché. L'expérience
des Espagnols, qui utilisaient déjà des esclaves
africains dans leurs colonies, indiquait aux colons des autres
pays comment on pouvait se procurer des travailleurs capables
et bon marché. La fondation de nombreuses compagnies commerciales
pour les échanges avec l'Afrique témoignait de l'intérêt
que les pays européens commençaient à manifester
pour le commerce africain, en général, et pour celui
des esclaves, en particulier.
En deux siècles, le commerce des esclaves avait fait du
chemin, sa première période de développement
se divise en deux phases bien distinctes: la première étant
l'acheminement d'esclaves africains d'Afrique en Europe: au Portugal
et, partiellement, en Espagne. Il y avait déjà des
esclaves en Europe auparavant, néanmoins l'apparition de
Noirs africains sur les marchés d'esclaves européens
n'a pas été un simple prolongement du commerce des
esclaves en Méditerranée.
Jamais encore les marchands d'esclaves européens ne s'étaient
occupés eux-mêmes d'une "chasse" aussi
systématique à l'esclave, jamais encore les Européens
n'avaient vu une telle quantité d'esclaves, hommes d'une
autre race, se distinguant d'eux non seulement par leur aspect
extérieur, mais aussi par leur monde intérieur,
par leur perception de l'univers, tant était grande la
différence entre la réalité européenne
et africaine.
La deuxième phase s'est caractérisée par
l'octroi des premiers Asiento, l'exportation d'esclaves vers le
Nouveau Monde, d'abord à partir de l'Europe, ensuite directement
d'Afrique. C'est là le début, encore assez peu conséquent,
de la traite des Noirs atlantique.
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