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Les
Français portèrent sur l'Afrique et ses habitants
un jugement négatif longtemps avant d'avoir eux-mêmes
visité cette partie du monde. Leurs premières impressions
jaillirent de leurs contacts intellectuels avec d'autres civilisations
ayant déjà entretenu certaines relations avec l'homme
noir. C'est ainsi que les Grecs et les Romains leur transmirent
à ce sujet une partie de leur savoir. Les préjugés
raciaux furent peut-être absents des rapports de ces derniers
avec l'homme de couleur1. Il n'en reste pas moins que leurs descriptions
des habitants de la région appelée communément
Libye ou Ethiopie comportent nombre de clichés défavorables.
L'Afrique du Nord étant leur principal point de contact
avec le continent noir, ils purent entendre les récits
effrayants qu'on y faisait des peuplades vivant plus au sud. En
outre, leur théorie des climats spécifiait que les
températures extrêmement basses ou extrêmement
élevées faisaient de l'homme un véritable
barbare alors que les zones tempérées favorisaient
le développement des civilisations. L'influence de tels
concepts, ajoutée à une vive imagination, permet
de comprendre comment Hérodote en vint à faire des
Africains des êtres se nourrissant de locustes et de serpents,
pratiquant le partage des épouses et communiquant non à
l'aide d'un langage humain mais de « cris aigus, comme les
chauves-souris ». Selon le grand historien grec, habitaient
en Afrique des animaux sauvages ainsi que « les cynocéphales
et les acéphales qui ont leurs yeux dans la poitrine »'.
Pline reprit sans hésiter ces descriptions pour le moins
fantastiques.

La
Vénus bottentote de Georges Cuvier: " Femme de race
Bôchimanne de profil. " Histoire naturelle des mammifères
avec des figures originales colorées, dessinées
d'apres des animaux vivans. Par M. Geoffroy Saint-Hilaire et par
M.Frédéric Cuvier. Paris, 1824. Lithographie en
couleurs de c. de Last
Solinus,
le géographe du IIIe siècle, légua cette
vision de l'Afrique à ses lecteurs du Moyen Âge.
Les Garamantes, écrit-il, « possèdent leurs
femmes en commun », les Cynamolgies, eux, ressemblent à
des chiens avec leurs « longs museaux », alors que
d'autres sont dépourvus de nez, de bouche ou même
de langue. Si Hérodote et Pline ne furent pas connus des
lecteurs du Moyen Âge, Solinus le fut. On le copia pendant
plus de dix siècles, ses écrits alimentant la plupart
des ouvrages de compilation ayant trait à la géographie.
Nous savons qu'il existait au XVe siècle des traductions
de Solinus en français, quoique aucune ne soit parvenue
jusqu'à nous.
Solinus n'avait pas été sans déformer Pline.
À son tour, il fut trahi par les auteurs du Moyen Âge.
Certains auteurs anciens possédaient, évidemment,
une assez bonne connaissance de la géographie africaine
; les cartes de Ptolémée, par exemple, montrent
que l'Afrique de l'Est et du Centre jusqu'au Niger ne leur était
pas étrangère. Mais le Moyen Âge ignora Ptolémée
et perpétua certains mythes, tels que ceux de Pline qui
faisaient de l'Afrique une contrée sauvage habitée
par des hommes monstrueux.
La Renaissance, puisant à nouveau aux sources antiques,
ne fit qu'accentuer ces mythes. Elle redécouvrit Pline
: six éditions de l'Histoire naturelle, virent le jour
de 1450 à 1550. On peut déceler son influence sur
Rabelais pour qui « Affrique est coustumiere toujours choses
produire novelles et monstrueuses »'.
Rome et la Grèce ne furent pas seules à offrir des
matériaux qui allaient permettre aux Français de
construire leur première vision de l'homme noir. La culture
islamique participa aussi à ce travail d'élaboration.
Quoique le Coran prêche l'égalité raciale,
cette dernière ne semble avoir été pratiquée
que du vivant de Mahomet. Leurs premières conquêtes,
suivies de l'asservissement des populations noires vaincues, donnèrent
aux Arabes à la peau claire un sentiment de supériorité
vis-à-vis des Africains, même lorsque ceux-ci se
convertissaient. Cette attitude est peut-être imputable
en partie à l'influence des Anciens dont l'islam avait
conservé la pensée et les écrits beaucoup
plus fidèlement que ne l'avait fait le monde occidental.
Un écho de cette pensée se retrouve, par exemple,
sous la plume d'un auteur arabe du XIIe siècle : «
Le mariage n'existe pas entre eux ; l'enfant ne sait pas qui est
son père, et ils se nourrissent de chair humaine... Quant
aux Zanj, ils ont la peau noire, le nez plat, les cheveux crépus.
Ils sont peu intelligents et comprennent fort peu de choses. »
Certains récits, parmi les plus importants que rédigèrent
les voyageurs arabes, restèrent inconnus en Europe. Les
relations de voyage d'El Idrissi au xiie siècle et celles
de Ibn Battuta au xive siècle ne furent introduites en
Europe que plusieurs siècles après leur parution.
Si l'image du Noir transmise par l'islam eut quelque répercussion
sur les esprits français, ce fut probablement grâce
à Jean-Léon l'Africain, célèbre voyageur
musulman qui s'était joint à la mission que dépêcha
à Tombouctou le sultan du Maroc. Au cours d'une autre mission,
en Orient cette fois, il fut capturé par un pirate sicilien,
fait esclave et ensuite offert au pape Léon X. Plus tard,
il fut converti au christianisme et baptisé sous le nom
de Johannis Léo de Medici ; la postérité
l'appela Jean-Léon l'Africain. Pendant son séjour
à Rome, il rédigea le récit de ses voyages
en terres africaines.
Son mémoire renferme de nombreux détails sur les
institutions et les mœurs de plusieurs États africains.
Si on y trouve mentionnés les mœurs raffinées
des Soudanais et le haut degré de développement
de leurs institutions politiques et économiques, les conclusions
de Fauteur n'en reprennent pas moins certains jugements négatifs
communément acceptés par la société
islamique. C'est ainsi que Jean-Léon l'Africain termine,
non sans se contredire lourdement, par ces mots : ce « sont
des brutes sans raison, sans intelligence et sans expérience.
Ils n'ont absolument aucune notion de quoi que ce soit. Ils vivent
aussi comme des bêtes, sans règles et sans lois »'.
L'œuvre de Jean-Léon l'Africain, maintes fois lue
et traduite, parut en français en 1556. Jean Bodin, le
théoricien politique, devait la qualifier de remarquable,
n'oubliant pas de mentionner le fait qu'elle contenait des «
descriptions minutieuses de tous les peuples et de toutes les
régions d'Afrique »2.
Une troisième source d'information s'offrait aux Français,
à savoir les récits de voyage de certains Européens
qui les avaient précédés sur le continent
africain. Il faut noter en particulier les Portugais qui, dès
le milieu du XVe siècle, débarquèrent sur
la côte africaine et atteignirent, avant la fin du siècle,
le cap de Bonne-Espérance, la côte est de l'Afrique
ainsi que l'Inde. On trouve, dans le récit de certains
voyageurs ayant accompagné ces expéditions, des
descriptions objectives de la culture (coutumes et aspects matériels)
propre aux populations rencontrées. Par contre, d'autres
auteurs accusent une attitude hostile qui n'est que le reflet
de leur irritation face à des populations en apparence
si étranges et qu'ils ne pouvaient comprendre. Dans l'ensemble,
les mémoires rédigés par des Blancs qui avaient
vu l'Afrique de leurs propres yeux ne firent que cimenter l'image
transmise par l'Antiquité et le Moyen Âge pour lesquels
l'Afrique se réduisait à un pays peuplé de
monstres et d'hommes sauvages.
Un des premiers explorateurs de l'Afrique occidentale fut Alvise
Cadamosto qui, au service de Henri le Navigateur, se rendit jusqu'à
la Casamance, fleuve situé au sud de la Gambie. Le récit
de son expédition fut d'abord publié en italien
en 1507 puis en latin et en allemand en 1508 et, finalement, en
français en 1515. Mais ce n'est que lors de sa seconde
publication en 1556 par l'éditeur français de Jean-Léon
l'Africain que cet ouvrage commença à exercer une
influence profonde. En général, Cadamosto fit un
portrait non dénué de sympathie et d'objectivité
des populations qu'il rencontra, et si certaines de leurs coutumes
le choquèrent, d'autres, par contre, l'impressionnèrent
favorablement. Mais, pareil en cela à nombre d'Européens,
il avait tendance à généraliser à
partir d'une seule expérience malencontreuse. En conséquence,
il dénonça tous les Serer, apparemment peu enclins
à commercer avec lui, en ces termes : « Ils sont
grans idolâtres, sans aucune loy et fort cruels. »
Et de passage dans la Gambie du Sud, il remarqua : « Les
habitans de la marine sont rudes et de sauvage nature ; au moyen
dequoy ils ne voulurent jamais donner loisir de prendre terre
pour parlementer avec eux seulement, n'y traiter d'aucune chose.
»
Les Français désirant se documenter sur l'Afrique
auraient également pu faire appel à leurs compatriotes
qui venaient d'établir des relations commerciales avec
la région côtière de l'Afrique occidentale.
Certains auteurs affirment, probablement à tort, que les
Français avaient déjà pénétré
jusqu'en Guinée au cours du XIVe siècle. Il est
certain cependant qu'ils s'y étaient rendus dans les années
1520 — et ce faisant avaient porté atteinte au monopole
commercial que les Portugais tentaient d'imposer dans cette région.
Comme aucune page écrite par ces marchands ou ces marins
français de l'époque n'est parvenue jusqu'à
nous, nous pouvons nous demander s'ils restèrent insensibles
à la vue de ces terres nouvelles ou s'ils ne purent consigner
leurs impressions par simple manque d'instruction. Quoi qu'il
en soit, l'historien n'a rien à attendre d'eux.
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