La
traite n'est pas l'esclavage, historiens et spécialistes
le savent, qui travaillent tous sur l'un ou l'autre de ces thèmes,
rarement sur les deux à la fois. Entre les deux phénomènes
existent cependant une série d'interactions qu'il nous
faudra, ici où là, soulever au cours de cet ouvrage.
L'une des principales tient au débat sur les origines du
trafic négrier. Certains estiment qu'il fut introduit de
l'extérieur, du fait de pressions croissantes exercées
par des sociétés étrangères à
l'Afrique noire. On pense alors immédiatement à
l'Occident, et l'on a tort. La traite atlantique, la plus "
célèbre " et la moins mal connue des traites
d'exportation, ne se développe vraiment qu'à partir
du XVIIe siècle, près de mille ans après
l'essor des traites orientales et transsahariennes qui alimentèrent
le monde musulman, furent plus précoces et plus durables
qu'elle, et jouèrent, du point de vue quantitatif, un rôle
à peu près équivalent au sien. D'autres interprètent
la traite comme le résultat d'évolutions internes,
propres à l'Afrique subsaharienne. Certains, enfin, se
rapprochant sans doute plus de la vérité, préfèrent
voir une conjonction des deux phénomènes, dans des
proportions et selon des modalités qui sont, et resteront
sans doute, en grande partie obscures.
1-
Les debuts de l'Islam et "l'invention" de la traite
1.
Les origines lointaines. - Si les origines de la traite
se perdent dans la nuit des temps, l'on sait cependant que l'Egypte
pharaonique (sans doute la grande " initiatrice " en
ce domaine) utilisa des captifs noirs, au moins dès le
IIIe millénaire, et sans doute de manière plus importante
à partir du Nouvel Empire (1580-1085 av. J.-C.). Ils figurent
alors dans l'armée, sont affectés à l'extraction
et au transport des monolithes, ou bien servent comme domestiques.
Mais, sans doute relativement peu nombreux car le travail servile
n'est pas un trait essentiel de l'économie égyptienne,
ils sont dispersés à plusieurs échelons de
la société. Limité, donc, ce type d'esclavage
semble en outre être rythmé par les phases d'expansion
et de recul de la puissance égyptienne à partir
du Nil, ce grand axe de pénétration vers le sud
facilitant opérations militaires et échanges commerciaux.
Ajoutons que le statut des captifs venus de Nubie (ou, en plus
faibles proportions, du Darfour et de Somalie) est assez ambigu.
Pouvant faire l'objet de contrats de vente, d'achat, de location
ou de prêt, et donc devenir les éléments d'un
commerce entre propriétaires privés, ils sont aussi
à l'origine d'une XXVe Dynastie, dite soudanaise, qui présida
pendant soixante-dix ans aux destinées de l'Egypte (VIIIe-VII
siècles), les " esclaves " devenant alors les
maîtres.
M. Finley a montré que dans l'Athènes du Ve siècle
avant notre ère, l'esclave (considéré comme
un sous-homme par les plus illustres philosophes) était
un rouage essentiel au fonctionnement d'une démocratie
réservée à un nombre restreint de citoyens.
Parmi les nombreux captifs utilisés comme domestiques à
la ville, parmi ceux abrutis par la dure exploitation des gisements
de plomb argentifère du massif du Laurion, figuraient des
" Égyptiens ", et, sans doute, un petit nombre
de Noirs, objets de curiosité. Les restes de squelettes
négroïdes retrouvés dans les nécropoles
puniques témoignent du fait que leur présence était
plus fréquente à Carthage, laquelle se les procurait
notamment par l'intermédiaire des Garamantes, habitants
du Fezzan, qui, nous dit Hérodote, leur faisaient littéralement
la chasse à l'aide de chars tirés par quatre chevaux.
Lors de la seconde guerre punique (219-202 av. J.-C.), Hannibal
se servit de cornacs noirs afin de guider ses éléphants
jusque dans les plaines d'Italie. Cela serait d'ailleurs à
cette occasion que les Romains auraient pris contact avec les
hommes de couleur noire, longtemps désignés par
le terme générique d' "Éthiopiens"
(c'est-à-dire " faces brûlées ")
fabriqué par les Grecs. Les derniers siècles de
la République, et surtout l'Empire avec ses conquêtes,
voient ensuite Rome réduire en esclavage des populations
entières, tout autour du bassin méditerranéen.
La création de la province d'Ifrikyia (Maghreb), l'occupation
de la Libye, de l'Egypte, fournissent des points d'appuis à
partir desquels sont lancées des expéditions punitives
vers les régions du lac Tchad, le Tibesti, le Fezzan et
le royaume de Koush (ou Méroé), en Nubie. De ce
fait, des captifs noirs arrivent à Rome, où certains
sont utilisés dans les jeux du cirque. Il faut attendre
l'introduction du dromadaire, à partir du second siècle
de notre ère, pour que s'ouvrent quelques relations commerciales,
d'ailleurs assez mal renseignées, entre le Soudan occidental
et l'Ifrikyia romaine (or, plumes d'autruche, escarboucles et
captifs contre poteries ou objets en métal). A l'Est, au
IVe siècle, l'ancien royaume de Koush est détruit
par son voisin, l'empire d'Axoum (ancêtre de l'Abyssinie).
Comme son prédécesseur, celui-ci s'emploie à
" produire " des captifs, à la fois pour ses
besoins propres et pour leur exportation, notamment vers l'Egypte
et la Perse. Une continuité dans l'approvisionnement est
ainsi assurée entre le déclin de Rome et la montée
en puissance de l'Islam.
Tout cela témoigne à la fois de la durée
et de la fragilité d'un trafic que l'on n'ose pas encore
qualifier de traite. Car si la précocité et l'importance
de l'Afrique orientale comme centre d'exportation des captifs
noirs, puis l'extension du phénomène à une
grande partie de la bande sahélo-soudanienne, de l'Atlantique
à la mer Rouge, sont évidentes, nos sources ne permettent
pas encore de conclure à l'existence de véritables
réseaux commerciaux dans lesquels les captifs noirs constitueraient
l'élément principal. Les effectifs concernés
semblent être demeurés assez faibles, les flux instables,
le lien entre arrivée d'esclaves noirs et opérations
militaires très fréquent, sinon prédominant.
2.
Le rôle essentiel de la conquête musulmane
C'est à partir de ce substrat que fut réellement
" inventée " la traite. A partir du vif siècle
de notre ère, la constitution d'une vaste entité
territoriale musulmane conduisit à une augmentation considérable
de la demande en main- d'uvre servile noire. Le trafic s'organisa
sur une grande échelle, et, cela n'est sans doute pas une
coïncidence, l'image du Noir se dévalorisa très
nettement.
Ce furent les razzias initiales, et surtout les tributs imposés
aux populations subjuguées, qui déclenchèrent
le processus. C'est contre un traité conclu en 652 que
la Nubie christianisée acheta la paix. Le bakt (ou baqt)
stipulait la fourniture annuelle de 360 captifs, contingent qui
fut ensuite alourdi par les prélèvements qu'il fallut
effectuer pour les hauts personnages intéressés
par l'application du traité (40 captifs pour le gouverneur
de l'Egypte, 20 pour l'émir d'Assouan...). Les oasis du
Waddan, dans le désert de la Syrte, celles du Fezzan, furent
soumises au même traitement. Peut-être héritiers
de conventions antérieures, limités dans leur teneur
et évolutifs1, ces accords furent à l'origine d'opérations
de traite les débordant très largement, répercutées
toujours plus au sud, assez loin dans l'intérieur du continent,
là où les populations " imposées "
prirent l'habitude de se fournir en captifs.
Au Maghreb, la conquête s'accompagna de rafles. Puis des
routes vers le sud, depuis longtemps reconnues, furent empruntées
par des traitants, entraînant, sans doute dès le
VIIIe siècle, l'essor de la traite. A cet égard,
le rôle des Ibadites (de la secte Kharidjite) ne fut pas
négligeable. Chassés de Kairouan, ils fondèrent
la cité de Tahert (près de l'actuelle Tiaret, en
Algérie), étendirent leur influence jusqu'à
Ouargla. De ces deux cités partirent des négociants
qui atteignirent les régions de la boucle du Niger. La
plus centrale des routes transsahariennes était ouverte.
A l'Est, ce sont encore des musulmans ibadites qui, à partir
de Zawila, dans le Fez/an, rayonnèrent jusqu'au lac Tchad,
reliant cette région à la Tripolitaine. A la même
époque, une liaison Maroc-Sid-jilmassa-Ghana était
ouverte. Elle devait, selon le voyageur Al-Bakri (qui, au XIe
siècle, reprend les propos d'un auteur du Xe), devenir
rapidement l'une des plus fréquentées par les captifs
noirs. Ce qui témoigne d'un changement de centre de gravité
au niveau des régions exportatrices, le Soudan occidental
prenant de l'ascendant par rapport aux pays du Nil. Depuis longtemps
en relations avec l'Asie, grâce aux facilités que
procurent les vents de mousson, les côtes orientales de
l'Afrique (de la Somalie au Mozambique) virent également
s'installer, dès le VIIIe siècle, des immigrants
arabes et persans ayant quitté leurs pays d'origine pour
des motifs de dissension religieuse. C'est ainsi que furent fondées
d'assez nombreuses cités et enclaves commerçantes,
entre Mogadiscio au nord et Sofala au sud.
Les mines d'or du Bambouk et du Bouré, sur le cours supérieur
des fleuves Sénégal et Niger, l'ivoire, l'or, l'ambre
gris ou les animaux sauvages en Afrique orientale, contribuent
à expliquer l'ampleur et la rapide expansion que prirent
les échanges sur l'ensemble des routes venant d'être
mentionnées. Mais, partout, le captif y devint une importante
marchandise, la seule même sur l'axe Kanem-Fezzan, selon
un chroniqueur arabe du IXe siècle. Des techniques bien
particulières (comme celle, en des sites spécialisés,
du " rafraîchissement " des captifs après
une difficile et parfois longue traversée du désert)
se mettent en place pendant que des échanges normalisés
s'établissent entre traitants et États africains.
S'occupant eux-mêmes de produire des captifs, par la guerre
ou par le système de la razzia, ces derniers sont demandeurs
de produits appelés à un bel avenir. Chevaux (pour
la guerre) et sel exceptés, nombre d'entre eux ressemblent
étrangement à ceux qui, beaucoup plus tard, seront
apportés par les Européens sur les côtes occidentales
d'Afrique. Il faut sans doute y voir la conséquence d'une
longue expérimentation devant laquelle, nouveaux venus
dans un trafic multiséculaire, ces derniers devront s'incliner.
Un accord, comme celui conclu entre le roi du Bornou et des commerçants
arabes et relaté au XVIe siècle par Jean-Léon
l'Africain, montre que le système est parfois capable de
s'auto-entretenir. Il prévoit la livraison de 15 à
20 captifs par cheval, ainsi qu'un "crédit" d'environ
trois mois pendant lequel, ayant pris livraison des animaux, les
troupes du Bornou se mettent en quête des hommes nécessaires
à leur paiement. En aval, une ville comme Le Caire dispose
de lieux spécialisés (deux à trois rues,
quartier de Cancalli) où peuvent se tenir les marchés
à esclaves. Régions productrices et consommatrices
de captifs, villes-étapes, centres répartiteurs
forment dès lors les mailles de vastes cellules d'échange
à l'échelle internationale. Car si l'essentiel des
esclaves est redistribué au sein même de l'empire
musulman, une partie d'entre eux, transitant sur les routes empruntées
par les marchands arabes, vient alimenter (ainsi que d'autres
produits, l'or, notamment) l'Europe, l'Inde, l'Insulinde et la
Chine.
Dernier indice d'une importante mutation, l'évolution que
subit l'image du Noir. Tout en nuançant le tableau un peu
embelli établi par F. M. Snowden1, J. Desanges concluait
en 1975 (et il n'a guère été contredit depuis)
que l'Antiquité méditerranéenne avait su
" dans l'ensemble dominer la tendance chez le Blanc à
assimiler le Noir au résidu excrémentiel, à
la mort et au monde infernal "2. L'essor de la traite musulmane
est inséparable de celui du racisme, moyen simple mais
particulièrement efficace pour nier la dignité humaine
des hommes que l'on entreprend de traiter en esclaves. Un proverbe
arabe qui remonterait au prophète Mohammed dit des Zendjs
(alternativement Noirs habitant près des côtes orientales
de l'Afrique ou bien Africains en général) qu'affamés
ils volent, que rassasiés ils violent. Décrits par
des attributs physiques neutres (couleur de la peau, lèvres
épaisses), ils sont également présentés
comme des hommes durs au travail, plongés dans une gaieté
continuelle du fait de l'incomplète organisation de leur
cerveau1. A Sidjilmassa, dès le VIIIe siècle, un
jugement péjoratif a cours sur les Noirs. Plusieurs siècles
plus tard, lors de l'essor de la traite atlantique, l'Européen
ne réagira pas de manière bien différente.
II. - Essor et déclin des traites
musulmanes
1. L'évolution jusqu'au XIXe siècle.
- Suivant F. Renault, on peut considérer que les premiers
siècles consécutifs à la conquête musulmane
virent la traite transsaharienne véritablement décoller.
Les grands axes se déplacèrent d'abord au rythme
de l'expansion musulmane. Le premier fut constitué par
la vallée du Nil et, secondairement, par la ligne Kanem-Fezzan.
Une importante révolte d'esclaves noirs en Mésopotamie
semble avoir conduit, au Xe siècle, à une baisse
du trafic sur la vallée du Nil. Par contre, les deux siècles
suivants sont pour la traite une période d'intense activité,
de l'Atlantique à la mer Rouge. Elle profita sans doute,
on l'a vu, aux routes occidentales, qui, fréquentées
depuis le VIII siècle, commencèrent à prendre
de l'importance. De maigres données sur la traite transsaharienne
pour l'ensemble des XIIIe et XIVe siècles, période
de crises pour le monde musulman (essoufflement de la production
d'or au nord de la Nubie, incursions mongoles, raids de Tamerlan),
laissent supposer que les courants, toujours notables, sont en
baisse par rapport à la période précédente.
L'Egypte constitue alors le principal foyer d'importation (du
fait de rafles massives dans les États nubiens affaiblis
au XIIIe siècle et de l'établissement d'une liaison
directe avec l'empire du Mali, sur la boucle du Niger), alors
que le Maroc ne reçoit sans doute pas plus de quelques
centaines d'esclaves soudanais par an. Nouveau bouleversement
avec les XVe-XVIe siècles, avec une reprise des exportations
vers l'Asie (Inde, Malaisie, Insulinde). Des sources plus abondantes
indiquent une très forte activité, la plus importante
avant les temps modernes. La conquête ottomane conduisit
en effet à l'intégration de l'Egypte dans un grand
empire étendu aux Régences d'Afrique du Nord, au
moment où les progrès de la canne à sucre
et les menaces portugaises augmentaient les besoins du Maroc en
travailleurs et en soldats. Parallèlement, privée
des " Esclavons " du pourtour de la mer Noire du fait
de la prise de Constantinople (1453), l'Europe méridionale
se tourna vers le marché africain. A une demande accrue
répondit une offre plus abondante, dans l'empire de Gao,
les États haoussa et le Bornou, c'est-à-dire du
Niger au lac. Tchad. Pour le XVIIe siècle, les sources
sont pratiquement inexistantes. Une baisse, plus imputable à
un déclin de la demande (plantations marocaines ruinées
par l'essor des Antilles) qu'à la concurrence de la traite
atlantique, fut sans doute enregistrée. Mais il est impossible
d'en déterminer la proportion. Les données des consulats
européens des " États barbaresques " et
de l'Egypte sont assez inégales sur le XVIIIe. Aussi, si
une évolution du trafic peut être esquissée
pour la Libye, ce n'est guère le cas pour l'Egypte. Encore
plus impressionnistes, les connaissances sur la traite orientale
(corne de l'Afrique et côtes de l'océan Indien) ne
permettent la réalisation d'aucune esquisse évolutive.
Une chose cependant est sûre, le fait que le commerce des
esclaves ait constitué à l'époque médiévale
l'une des activités principales des marchands du Yémen
et du golfe Persique. Dans les cités côtières
du sud, où l'essor de la traite est ancien (vir-x6 siècle),
la prospérité des XIVe et XVe siècles a dû
accentuer encore les flux de traite.
2. Les mutations du XIXe siècle.
- Au XIXe siècle, alors que la traite atlantique européenne
disparaît progressivement, les traites transsahariennes
et orientales prennent une ampleur considérable, drainant
4 à 5 millions de personnes hors de l'Afrique noire continentale.
10 à 25% d'entre elles ne devaient pas survivre aux conditions
de leur transport. Mais ce bilan global doit être nuancé
selon les régions.
Sur les pistes du Sahara occidental, la traite est en déclin.
Le Maroc recevait 7 à 8 000 captifs par an, à la
fin du XVIIIe siècle. Cinquante ans plus tard, leur nombre
a baissé de moitié. La chute s'accentue au cours
de la seconde moitié du XIXe, du fait du déclin
du trafic caravanier durement concurrencé par les progrès
du transport maritime. Les arrivées ne dépassent
sans doute pas le cap des 500 personnes par an au cours des années
1880. Elles diminuent ensuite, sans disparaître totalement.
L'Algérie et la Tunisie, quelque peu marginalisées
du fait de leur position par rapport aux principales routes transsahariennes,
apparaissent comme des centres importateurs encore moins importants.
La population servile totale de la première est estimée
à 18 000 personnes en 1848, celle de la seconde à
30 000. Plus à l'est, en relations avec Tombouctou, le
Bornou, l'oasis Ghat et le Haoussa, le Fezzan joue le rôle
d'une véritable plaque tournante alimentant en captifs
l'ensemble de la Tripolitaine. 10000 Noirs arrivent encore à
Tripoli en 1865, 2 à 3 000 en 1869.
Très différente est la situation des régions
du bassin du Nil. Au XVIIIe siècle, l'Egypte recevait annuellement
environ 5 à 6 000 captifs du Darfour, 1 500 du Sennaar
et quelques centaines du Fezzan. La moitié étaient
destinés au Caire, les autres étant réexportés
vers la Turquie. Dès 1820, le désir de se constituer
une armée de soldats noirs, celui d'entrer en relations
avec les régions du Haut-Nil riches en éléphants,
poussent Méhémet Ali, pacha d'Egypte, à conquérir
le Soudan. L'ivoire se faisant rapidement rare, suite à
une surexploitation, les
traitants poussent toujours plus en avant, pénètrent
dans des régions jusque-là isolées, commencent
par razzier des captifs afin de rémunérer leurs
hommes. Dès le début de la seconde moitié
du XIXe siècle, jouant des rivalités locales, ils
s'érigent en véritables potentats. A l'ouest du
Nil, dans la région du Bahr-el-Ghazal, la structure de
base du pouvoir exercé par leurs commis réside dans
une série de points fortifiés, les zéribas.
A la fois bases de départ pour les raids esclavagistes,
lieux de vie, entrepôts pour les marchandises et marchés
ouverts aux commerçants arabes qui les ravitaillent, ils
permettent de contrôler, d'exploiter et de ruiner d'immenses
territoires. Un peu plus à l'ouest, au Dar Fertite, le
relief est beaucoup plus favorable à la pénétration
et les grands négociants n'hésitent pas à
résider sur place, dans des palais fortifiés au
faste oriental, les dems. Partout, une partie des captifs est
utilisée sur place, comme domestiques, concubines, soldats,
porteurs, ou ouvriers agricoles dans les plantations nécessaires
à l'alimentation des populations vivant sur place. Les
autres sont exportés vers le nord (Egypte et Cyrénaïque)
et surtout l'est (vers la mer Rouge et l'Arabie). La seule Egypte
aurait reçu à elle seule 10 à 12000 captifs
par an sous Méhémet Ali (1820-1848). Souvent niée,
plusieurs fois interdite, la pratique des razzias d'État
se maintiendra, note G. Prunier, jusque dans les années
1860'. A cela, il faut ajouter les circuits de traite interne
et les raids privés. Dopés par la guerre de Sécession
qui, faisant flamber les prix du coton, stimule la production
égyptienne et donc la demande en captifs, ces raids sont
théoriquement l'objet d'un commerce libre. Mais il est
vite monopolisé par les Égyptiens, les Nubiens et
les Syriens. L'Afrique centre-orientale (de l'océan Indien
- Est
- au centre du continent - Ouest - et de l'Oubangui
- Nord - au lac Nyassa - Sud) connaît également une
très forte expansion du trafic négrier. Un schéma
identique, maintes fois répété (des traitants
- arabes, swahilis ou africains islamisés - ouvrent des
routes vers l'intérieur, créent des stations fixes
ou temporaires, attirent des aventuriers en tous genres), conduit
au sac de régions entières, jusqu'aux Grands Lacs
d'abord, puis bien au-delà, par l'intermédiaire
notamment du fleuve Congo, magnifique voie de pénétration
naturelle. Tout cela alimente une très importante traite
interne qu'il est difficile de quantifier1. Pour prendre conscience
de l'ampleur du phénomène, il suffira de dire qu'au
XIXe siècle les " surplus " marginaux destinés
à l'exportation, à partir de cette région,
constituèrent une population d'un million et demi de captifs.
Du port de Kilwa jusqu'aux îles de Zanzibar et Pemba, le
transport s'effectue à bord de voiliers de très
faible tonnage, les daou (ou dhows), sur lesquels les esclaves
sont entassés les uns sur les autres, selon des modalités
jamais approchées par la traite atlantique. C'est que le
voyage est court, vingt-quatre à quarante-huit heures par
bon vent. Mais il suffit d'un calme inattendu pour provoquer de
multiples décès par étouffement. A l'arrivée,
les plus valides sont présentés au fonctionnaire
des douanes afin d'acquitter la taxe (1 à 2 $ par individu).
Les autres, trop faibles et invendables, sont abandonnés
mourants sur la plage. Une grande partie des survivants est destinée
à faire fonctionner les plantations de girofliers pour
lesquelles les deux îles disposent alors d'un quasi-monopole
mondial. D'autres sont réexportés vers la Péninsule
arabique.
3. Une difficile et lente extinction. - On a coutume de
voir dans le lent processus d'extinction des traites africaines
l'action exclusive des puissances coloniales européennes
(pour lesquelles la lutte contre la traite et l'esclavage constituait
l'un des motifs de pénétration à l'intérieur
du continent). C'est loin d'être inexact. Partout la traite
reflua avec la colonisation. Parfois même elle refleurit
temporairement avec le départ des colonisateurs. Ajoutons
qu'il est bien difficile de trouver une contrepartie, dans le
monde musulman, aux vastes débats, idéologiques,
politiques et économiques, qui, en Europe ou aux Amériques,
opposèrent abolitionnistes et négriers. Il ne faudrait
cependant pas croire en ce domaine à une totale inertie
du continent noir. Au XIXe et au début du XXe siècle,
dans une Afrique en pleine mutation, les transformations et la
fin de la traite apparaissent bien souvent au centre des préoccupations
de nombre d'élites et de pouvoirs. En fonction des forces
en présence, des variations régionales doivent donc
être discernées.
La situation du Maghreb fut assez simplement réglée.
Au sud du Sahara, les régions occidentales de l'Afrique
noire se reconvertissaient peu à peu au commerce légitime.
L'essor de plantations fonctionnant grâce au travail de
masses paysannes libres, et parfois même, propriétaires
de petites exploitations, devait à terme y ruiner la traite
d'exportation vers le nord, laquelle était en outre handicapée
par le déclin du trafic caravanier. Dans ces conditions,
l'établissement de la tutelle européenne mit fin
assez rapidement à la traite. En Algérie, les arrivées
de captifs soudanais cessent à peu près complètement
après 1848 (se poursuivant seulement au sud, au Mzab et
à Ouargla, anciens centres de redistribution éloignés
des contrôles administratifs), année où la
France décide d'abolir l'esclavage. En Tunisie, l'établissement
du protectorat (1881) conduit le Bey à déclarer
l'esclavage illégal en 1890. Cela ne veut pas dire que
la traite y disparaisse totalement, mais elle n'y survit plus
qu'à l'état de vestige.
En Tripolitaine, les résistances furent plus manifestes.
Les Turcs, maîtres de la Régence, devaient logiquement
appliquer leur décision de 1857 interdisant la traite dans
l'ensemble de l'empire ottoman, à l'exception de la province
sacrée du Hedjaz. Mais ce " présent "
fait aux puissances européennes fut longtemps symbolique,
du fait des habitudes et des besoins en captifs de l'empire, ainsi
que de la bienveillance du gouverneur qui préféra
fermer les yeux et continuer à percevoir les taxes sur
les captifs transitant dans les territoires sous sa juridiction.
La présence d'observateurs étrangers à Tripoli
devait contribuer à y diminuer les arrivées. Mais,
éloigné des regards, le Fezzan n'évoluait
guère. Vers 1850, les esclaves y constituaient deux tiers
de la valeur totale des produits venant des régions occidentales
d'Afrique noire. Aussi la traite reprit-elle lorsque les Italiens
le quittèrent, aux débuts de la Première
Guerre mondiale. Le trafic n'y cessa vraiment qu'avec leur retour,
en 1929. Le cas de la Cyrénaïque voisine est intéressant.
Quelques consuls isolés à Benghazi n'ont guère
d'influence. D'autant plus que l'abolitionnisme y est parfois
perçu comme une sombre machination occidentale, notamment
par la confrérie senousis. Fondée en 1837, particulièrement
hostile à la pénétration étrangère,
elle exporte vers l'Egypte et l'empire ottoman les captifs qu'elle
ne retient pas pour être utilisés sur place. A cet
obstacle s'ajoute celui constitué par les élites
islamisées de certains États situés plus
au sud, notamment au Ouadaï, pour lesquelles la traite est
l'un des moyens d'une toute nouvelle puissance. La traite se pratique
donc sans grandes entraves jusqu'aux années 1890. Il faut
attendre le début du XXe siècle, avec la conquête
française des sources d'approvisionnement de captifs (le
Baguirmi et le Ouadaï) pour que le trafic soit véritablement
perturbé. En 1920, il subsistait encore dans la région
de Koufra. Une convention signée avec l'Angleterre en 1877
(droit de visite des navires) et l'occupation du pays après
1882, expliquent la disparition quasi complète des opérations
de traite sur le territoire égyptien vers la fin des années
1880.
En Afrique orientale, le cas éthiopien est à bien
des égards révélateur de la toile de fond
problématique soulevée par la fin de la traite et
de l'esclavage. Les débuts de l'installation italienne,
en 1885, portent les premiers coups au trafic. L'accession au
pouvoir de Ménélik II, le fondateur de l'Ethiopie
moderne, en 1889, modifie encore les données du problème.
D'un côté, aspirant à faire reconnaître
son État au niveau international et désirant s'affranchir
des grands propriétaires féodaux (vivant en partie
de la traite et de l'esclavage), il a tout intérêt
à uvrer en faveur de l'abolitionnisme. De l'autre,
ayant encore besoin des marchands arabes (qui tiennent en main
la traite) afin de s'approvisionner en armes, il ne peut agir
de manière trop brutale. Il faut donc attendre l'affermissement
de son pouvoir, à la fin du siècle, pour que la
traite soit interdite. L'esclavage n'en demeure pas moins légal,
devant la force des habitudes. Aux débuts du XXe siècle,
le pays aurait compté 3 à 4 millions de captifs
sur une population de 10 à 12 millions d'habitants. L'admission
de l'Ethiopie à la Société des Nations, en
1923, se fit moyennant son engagement d'abolir toute forme de
servitude. Cela ne put être effectivement appliqué
que de manière très progressive.
III.
- Place et rôle de la traite dans l'histoire du monde musulman
Du VIIe à la fin du XIXe siècle, les différentes
traites musulmanes auraient conduit à la déportation
d'environ 12 à 14 millions de personnes. A cela il faut
ajouter la mortalité imputable aux razzias, notamment en
Afrique centre-orientale, au XIXe siècle, lorsque les raids
esclavagistes apparaissent à la fois particulièrement
typés1 et meurtriers. La longue durée, le nombre
des captifs, l'intrusion parfois directe au sein du monde noir,
un rôle initial essentiel dans " l'invention "
du phénomène, donnent un relief tout particulier
à ces traites. Dès lors on ne peut que s'interroger
sur les raisons et le profit qu'a pu en retirer le monde musulman.
Interrogation sans grand résultat puisque aucune grande
synthèse ne s'est véritablement attachée
à y répondre de manière directe et que le
débat ne semble même pas avoir été
lancé, alors que, depuis des décennies, toute une
pléiade d'études ont tenté d'aborder la question
du rôle de la traite (atlantique) dans l'essor de l'Occident.
Aussi les données dont on dispose ne permettent-elles souvent,
dans le meilleur des cas, que d'établir une typologie des
fonctions exercées par les captifs noirs au sein du monde
musulman. L'idéal serait de pouvoir dépasser ce
constat, statique, afin d'aboutir à l'étude du rôle
des esclaves noirs dans sa dynamique évolutive. Ensuite,
à cette dimension interne du problème devrait pouvoir
s'en ajouter une seconde, consacrée au rôle de la
traite dans la dynamique expansive musulmane. Étant aujourd'hui
loin du compte, nous nous contenterons ici de brèves et
parfois aléatoires incursions dans ces domaines, à
partir de la documentation fragmentaire dont on peut disposer.
1.
Le rôle des captifs noirs dans le monde musulman.
L'image de traites à finalités surtout érotiques
(concubines, eunuques) doit d'emblée être corrigée.
Le rapport entre captifs et captives a changé, selon les
époques et les lieux de destination, mais, globalement,
il est plus que probable qu'il se soit équilibré.
S'agissant des hommes, leurs fonctions ont été multiples,
leurs rôles variables : serviteurs, ils ont aussi été
parfois de véritables acteurs, dont les pouvoirs ou l'influence,
plus ou moins éphémères, ne doivent pas être
négligés. Jean-Léon l'Africain nous apprend
qu'au XVIe siècle, à Fez, au Maroc, le service des
thermes était essentiellement assuré par des "
négresses " et que leur possession était si
courante que même des familles modestes avaient l'habitude
d'en faire figurer dans leurs cadeaux de mariage. Il semble cependant
que les africaines originaires des régions du Soudan occidental
aient surtout eu en Afrique du Nord la réputation d'être
de bonnes cuisinières. Il en va différemment des
Nubiennes et des Abyssines, depuis longtemps recherchées
comme concubines. " Les princes d'Egypte désirent
tous en posséder", écrivait Edrisi, un géographe
arabe du XIIe siècle, attestant par là qu'elles
alimentaient un commerce de luxe réservé à
des catégories aisées. Il en était de même
des eunuques (dont les principaux "centres de fabrication"
se situaient dans le Haoussa, le Bornou et la Haute-Egypte), assignés
à la garde des harems ou hommes de confiance, du fait de
leur évidente absence de liens familiaux. Ils étaient
4 à 5 000 dans l'Empire abbasside du Xe siècle.
Les hommes furent très tôt utilisés à
des fins productives, notamment dans l'agriculture. Ce fut le
cas dans les grands domaines mésopotamiens du début
de l'ère musulmane, où ils étaient employés
à enlever la couche de natron recouvrant les terres afin
de les rendre cultivables. Leur nombre (100 à 200000),
qui atteste de l'importance de leur rôle, fut à l'origine
de plusieurs révoltes. Énorme, celle de 869 ne fut
écrasée que quinze ans plus tard par les armées
de l'Empire abbasside, provoquant (selon certaines estimations)
entre 500 000 et 2 500 000 victimes. Au XIe siècle, un
voyageur arabe estimait encore le nombre des esclaves noirs à
30 000 dans une région correspondant à l'actuel
Bahrein. Dans les zones sahariennes d'Afrique du Nord, ils étaient
employés à l'entretien des palmiers, la cueillette
des dattes, la construction et l'entretien des foggaras, galeries
en grande partie souterraines servant à capter de l'eau
d'irrigation par gravité (la dimension de leur réseau
est estimée à 2 500 km dans les seules oasis du
Touat). Au XVIe siècle, c'est grâce à des
esclaves noirs que le Maroc fit fructifier ses plantations de
canne à sucre, qui constituaient alors un tiers des revenus
du pays et fournissaient le principal article d'exportation à
destination de l'Europe. En 1591, c'est en partie pour se procurer
les captifs nécessaires que le Maroc étendit - de
manière éphémère - sa domination directe
sur la boucle du Niger. Au XIXe, la traite et l'esclavage jouèrent
un rôle déterminant dans l'essor économique
des îles de Zanzibar et Pemba, ainsi que dans la formation
de leur "empire commercial". L'extraction minière
(les pierres précieuses de l'ancienne Nubie, son or qui
joua un rôle essentiel dans l'essor commercial de l'empire
musulman jusqu'au XIIe siècle, le sel de Teghaza et Taoudeni
au Sahara...), la pêche des perles dans les régions
de la mer Rouge, ont également largement fonctionné
à l'aide de captifs. Ajoutons que, porteurs, ils pouvaient
aussi assurer l'escorte des caravanes et la garde des marchandises,
et, qu'à ces divers titres, ils remplissaient un rôle
important dans certains circuits du commerce à longue distance.
Une dernière fonction mérite toute notre attention,
celle de guerriers qui intervinrent dans les luttes internes de
l'empire, ainsi que (de manière moins évidente?)
dans sa dynamique expansive. Avant même les débuts
de l'Islam, des Abyssins arbitraient parfois, temporairement,
les conflits opposant les tribus de La Mecque aux bédouins
voisins. Ils constituaient également les gardes permanentes
de petits dynastes ou émirs de la péninsule arabique.
Un millier aurait, dès le VIIe siècle, participé
à la conquête de l'Egypte. L'apogée de leur
rôle semble se situer au Moyen Age, lorsque presque tous
les États musulmans comptaient des soldats noirs dans leurs
armées. Mais on en rencontre aussi à d'autres époques,
les fluctuations temporelles et régionales paraissant s'expliquer
par un phénomène se répétant de manière
plus ou moins identique : à savoir la tendance à
en incorporer lorsqu'un nouveau pouvoir souhaite se renforcer
ou bien qu'une querelle d'influence se précise ; puis,
leur importance en faisant une menace, la réduction de
leur nombre et leur mise à l'écart pendant un certain
temps. Cette dernière attitude se manifesta bien souvent
après coup, après que le pouvoir a tremblé
devant la menace des troupes noires. Une dynastie, qui dure un
siècle et demi, est ainsi fondée dans le Yémen
occidental du XF siècle, à la suite du coup d'État
d'un esclave affranchi. En Egypte, en 1169, les troupes noires
s'insurgent afin de défendre l'autorité du calife
menacée par Saladin, son vizir. Abandonnées par
le pouvoir, elles sont pourchassées ensuite par Saladin,
qui, la place étant libre, devient sultan deux ans plus
tard. Serviteurs ou garçons d'écurie, les captifs
noirs y furent ensuite éloignés des armes pendant
plusieurs siècles, pratiquement jusqu'à Méhémet
Ali, dans les années 1820. En Tunisie, la dynastie des
Zirides se dota d'une force noire lorsqu'elle voulut s'affranchir
des Fatimides du Caire. Au Maroc, où les troupes noires
sont présentes dès le XIe siècle, il faut
attendre le sultan Ismaïl (1672-1727) pour qu'une puissante
force armée soit constituée. En position d'arbitre
lors de la crise de succession s'ouvrant avec la mort du souverain,
elle voit son rôle se réduire peu à peu à
celui d'une garde personnelle. En Inde, où leur plus grande
influence se situe entre les XVe et XVIIe siècles dans
la région du Gujérat, le nombre des Noirs dans l'armée
du Bengale leur ouvre les portes du pouvoir (1487-1493). Ils jouent
aussi un rôle décisif dans les conflits internes
du sultanat bahmanique (XIVe-xve siècles).
2.
Le rôle de la traite dans la dynamique expansive musulmane.
- Si l'on admet qu'une expansion est capable de prendre plusieurs
formes ne se réduisant pas seulement à l'établissement
de dominations directes, alors on peut sans conteste accepter
l'idée que la traite fut un des éléments
de la dynamique expansive musulmane. Sur le plan culturel, politique
ou religieux, l'influence de l'Islam l'emporta pendant longtemps,
en de nombreuses régions d'Afrique noire, sur celle de
l'Occident. Cette imprégnation resta souvent en partie
superficielle, et fut le plus souvent intégrée par
les sociétés africaines au sein de dynamiques qui
leur étaient propres. Cela ne veut pas dire pour autant
qu'elle fut négligeable. E. Terray montre comment, à
partir de l'empire du Mali, nombre de modèles fruits de
la rencontre entre les deux africanités (blanche et noire)
se sont répandus jusqu'à la côte de l'Or,
dès les XIVe et XVe siècle2. On pourrait mentionner
les conquêtes musulmanes du Ghana au XIe siècle et
de la boucle du Niger au XVIe, les liens étroits entre
le monde musulman et les grands États médiévaux
noirs d'Afrique occidentale. A cela s'ajouteraient au XVIIe siècle
la reprise de la djihad dans les régions du Soudan occidental
et les grandes révolutions islamiques qui s'y manifestent
au XIXe, toutes ayant, comme élément de toile de
fond, la traite et ses conséquences (les traites devrait-on
dire - atlantique, musulmane et interne -, chacune s'ajoutant
aux autres pour renforcer la complexité générale).
Il en est de même pour les échanges commerciaux établis
entre les deux parties de l'Afrique pendant les treize siècles
séparant les débuts de la conquête musulmane
de la fin de la traite. Le trafic négrier fut l'élément
essentiel de ces échanges. Il servit (c'est évident
dans le cas de l'Afrique centre-orientale du XIXe siècle)
la pénétration commerciale des traitants arabes.
Inversement, ceux-ci jouèrent aussi un rôle dans
la propagation du trafic, puisque l'on trouve des captifs noirs
dans une bonne partie des régions d'Asie plus ou moins
insérées dans leurs réseaux commerciaux (Inde,
Insulinde, Chine). En fait, deux grandes questions restent en
suspens. La première revient à expliquer les raisons
d'un constat assez surprenant : à la différence
des mondes américains où la traite donna lieu à
la naissance de diasporas et de communautés noires nombreuses
et originales, encore présentes aujourd'hui, le monde musulman
n'en a guère connues. Une forte mortalité (et par
conséquent l'absence de descendance), de nombreux mariages
mixtes en Asie occidentale (et donc un mélange et une dispersion
des populations restantes), suffisent-ils à expliquer ce
phénomène alors que la mortalité sur les
plantations américaines et le métissage au Brésil
n'y ont pas conduit ? La seconde interrogation est la suivante
: les captifs noirs furent-ils de simples adjuvants au sein du
monde musulman ou bien jouèrent-ils un rôle important
dans son essor et dans son évolution? Seules des études
plus poussées pourraient permettre d'apporter des éléments
de réponse, forcément variables et nuancés
selon les époques, les régions ou les thèmes
(économie, guerres...) abordés. Dans cette optique,
trois moments seraient sans doute à privilégier
: les VII-XIIe, XVe-XVIe (surtout pour le Maroc, l'empire ottoman
utilisant alors essentiellement des domestiques femmes), et XIXe
siècles. Ils correspondent à des époques
où les flux de traite furent importants et le rôle
économique et militaire des captifs noirs non négligeable,
tandis que l'empire musulman connaissait des temps de croissance
ou d'expansion, au dedans comme au dehors. On le voit, les traites
musulmanes méritent certainement beaucoup plus que les
quelques lignes qui leur sont généralement consacrées
dans la plupart des histoires générales de l'Afrique.
|